vendredi 20 avril 2018

De la Thaïlande à Valence, les rhums O'Baptiste

À l'origine de la distillerie O'Baptiste, il y a la malterie artisanale Malteurs Echos. Baptiste François est l'un des fondateurs de cette coopérative qui promeut une production Bio et locale. Son souhait est notamment de développer l'investissement des acteurs de la filière (brasseurs, distillateurs...) dans une démarche artisanale, et de contribuer à une économie sociale et solidaire en se faisant aussi chantier d'insertion.

La distillerie est née en 2016 et travaille principalement des eaux-de-vie de malts, de bière, une vodka et un gin. Baptiste n'est pas forcément un grand connaisseur de rhum, mais il apprécie les rhums agricoles et s'y intéresse plus particulièrement depuis l'émergence du Bio dans les eaux-de-vie de canne. C'est donc avec un esprit libre, sans préjugé sur ce à quoi le rhum devrait ou ne devrait pas ressembler, qu'il élabore ce rhum de mélasse dont le style prendra forme au gré des distillations et des expériences de vieillissement.

Lorsque l'envie de faire du rhum lui est venue, il a dû faire une entorse à son principe de distillation de produits uniquement locaux, mais n'a pas sacrifié celui de faire du Bio. C'est donc une mélasse Bio de Thaïlande qui est à la base de ce qui deviendra le rhum "Humble", qui a aujourd'hui à peine un an d'existence.

Les premiers retours d'amateurs ont souvent évoqué un style plutôt Jamaïcain et on va vite comprendre pourquoi :

La fermentation se déroule sur 2 semaines minimum, à l'aide de levures spécialement élaborées pour le whisky. Les mêmes levures sont utilisées pour l'ensemble de ses produits, afin d'avoir une cohérence entre eux, quelque chose qui les relie. Ces levures sont sans OGM et il est actuellement à la recherche de levures Bio, en attendant de cultiver ses propres levures. 

Il ajoute un peu de vinasse (résidu des précédentes distillations), à hauteur de 15%, pour booster l'acidité, tout ce dont les petites levures ont besoin pour développer un maximum d'arômes (pour plus de détails sur le fonctionnement de ces petites bestioles, je vous invite à lire cet ancien article sur le grand arôme / high ester).


La distillation se fait sur un alambic en cuivre de type Cognaçais d'une capacité de 400 Litres. À l'issue de la première passe, le brouillis sort entre 32 et 34%. Au deuxième passage dans l'alambic ("la bonne chauffe"), le distillat est en moyenne à 70%.


Le rhum blanc mature ensuite pendant un bon mois avant la réduction à 45% qui se fait sur quelques jours. Une partie du rhum à 65 ou 70% est placée dans des fûts neufs en acacia de 50 Litres, légèrement toastés. Il y passe alors au moins 3 mois, cette durée étant vouée à s'allonger à mesure que la distillerie augmentera sa production. À l'issue de ces 3 mois environ, il est enfin réduit au même niveau que le rhum blanc, soit 45%.

Notons qu'aucun additif n'est utilisé, que ce soit lors de la fermentation, au moment de la distillation, ou après, c'est-à-dire qu'il n'y a ni sucre, ni glycérine, ni arômes...etc.

Bon, c'est pas tout ça, mais quand Est-ce qu'on goutte ? Eh bien allons y !

O'Baptiste - Humble Blanc - 45%
Pure Single Rum

Au nez, il se passe énormément de choses ! On ne trouve pas immédiatement les repères habituels du rhum, affolé par les arômes défilant sous le nez à toute vitesse. Le dégustateur va cependant vite se poser, ainsi que le rhum qui va commencer à montrer son versant végétal. C’est un végétal résineux et fumé, capiteux, qui prend forme sous le nez. Comme des aiguilles de pin tombées au sol et humides, ou encore du romarin cuit. On reste d’ailleurs dans la cuisson et la cuisine avec une bonne pincée de poivre qui chatouille les narines, et quelque chose de très animal, comme de la charcuterie fumée. On imagine alors sans mal le saucisson roulé dans des herbes aromatiques. Quelque chose de lactique s’échappe aussi, on oserait presque aller jusqu’au fromage.

L’aération confirme le fait que ce rhum a bénéficié d’une fermentation très profitable. L’olive caractéristique entre en scène, accompagnée de citron confit au sel. La puissance est de mise, mais surtout la concentration, le rhum foisonne et ne cesse de s’exprimer. On retrouve peu à peu les traces connues du rhum, tout en conservant une personnalité forte. C’est au tour des épices d’apporter quelque chose de plus pétillant, léger et craquant. C’est toujours une grosse machine qui ronronne en arrière plan, la bête est impressionnante d’énergie, de sauvagerie contenue.
Avec le temps, on oublie complètement que l’on est face à un rhum blanc. Les notes épicées et végétales nous dirigeraient vraiment vers un rhum paille ou un rhum vieux au profil très vert.

L’entrée en bouche est ronde et suave, le rhum arrive en une bulle compacte qui va ensuite s’empresser d’éclater pour se déverser sur tout le palais, jusqu’à enivrer les papilles. Le profil est alors celui d’un vrai rhum de longue fermentation, avec de la tapenade d’olive, un côté médicinal, des baies de poivres exotiques, des fruits exotiques trop mûrs, des notes de truffe, de sous-bois, une touche cuivrée légèrement fumée. Il nous délivre une succession d’arômes sans nous lâcher une seconde, c’est une expérience intense qui pour autant se fait sans aucune brulure ni même trace d’alcool.

La finale est longue, comme on pouvait s’y attendre, nous sommes au frontières du rhum grand arôme, avec des airs d’eau-de-vie de pur jus de canne de type Clairin Casimir. Les épices sont mélangées au sein d’une terre riche et parfumée que parcourent des racines faites de réglisse, comme pour signer la mélasse à l’origine de ce voyage déroutant.


O'Baptiste - Humble Ambré - 45%
Pure Single Rum

Au nez, c’est avec surprise que l'on retrouve un rhum assagi et apaisé. On est ensuite cueilli par une canne très ronde, comme dans une eau-de-vie de canne teintée d’artichaut ou de châtaigne à la vapeur. Le boisé est traité de façon très douce, avec du chocolat au lait, du caramel au beurre et une sensation vraiment très ronde et épaisse, voire crémeuse. On retrouve d’ailleurs le côte lactique qui évoque maintenant franchement le fromage. La charcuterie au poivre et aux herbes est cette fois ci moins en avant, mais on retrouve sans peine ce point de repère qui faisait l’identité du rhum blanc. En tout cas quelque chose de très animal flotte toujours dans l’air.

Avec un peu d’aération, le boisé fait son office, il pigmente et pimente le rhum de diverses épices et aspirations végétales. Cette robe plus éclatante habille et donne un coup de dynamisme à un corps épais et velouté à la structure massive et tendre. Le temps donne de plus en plus de classe et de distinction au rhum, on prend plaisir à le voir évoluer, sans savoir où et quand cela s’arrêtera. Plus pimpant que jamais, il s’offre un vent de fraîcheur légèrement mentholée et teintée d’épices végétales, d’anis et de réglisse. On penche doucement mais sûrement vers un profil Jamaïcain à la Worthy Park, ce qui est assez incroyable. Le rhum est doux et moelleux, la consistance et les arômes oscillent entre la pâte d’amande et la banane bien charnue et très mûre, même le noyau de cerise et la résine de pin sont de la partie. Incroyable vous disais-je !

L’attaque en bouche est ronde et suave, le côté gras du rhum lui assure une entrée sans fracas. La complexité est palpable, ainsi que la concentration, malgré une réduction sensible. Et l’on démarre une grande série de saveurs gourmandes : le boisé délivre des notes épicées, végétales, suivies par des arômes plus fidèles au distillat, médicinaux et réglissés. Le cœur crémeux et débordant d’arômes ressemble ici à un caramel au beurre et à la crème fermière. Les fruits mûrs font ensuite leur apparition, avec des fruits noirs un peu tanniques, du coing, de la pomme rustique. Puis on va jusqu’à chatouiller les fruits confits et secs avec un peu de pruneau et d’abricot. La réglisse et le curry semblent avoir été là depuis le début, ils ont lié tous les autres arômes entre eux et assuré les transitions.

En finale, on a de nouveau la surprise de croiser un rhum façon Guadeloupéenne, avec du poivre, de la canne, un zeste de citron vert et une teinte résineuse et médicinale. On a même l’occasion de bien prendre notre temps en sa compagnie.



Ces deux rhums sont extrêmement originaux, il ont besoin de temps pour faire apprécier leur complexité. Ils ont un potentiel évolutif et une concentration incroyables, et un profil en dehors de tout stéréotype. Ils peuvent en cela être déconcertants mais j'ai pour ma part apprécié ce vent de liberté et la densité qui est proposée.


Photos (c)O'Baptiste




mardi 20 mars 2018

Dégustation de rhums de Madère

Récolte de la canne en 1905 - Joaquim Augusto De Sousa
Après un premier article sur les rhums de Madère où je vous proposais de découvrir une destination méconnue mais prometteuse, je m'étais promis de creuser un peu le sujet. Aujourd'hui, ces rhums commencent enfin à être distribués chez nous et les embouteilleurs indépendants comme Rum Nation commencent à s'y intéresser aussi. La nouvelle marque de l'Engenho Novo, Hinton, sera présentée au Rhum Fest de Paris cette année, bref, comme prévu, Madère se lance à la conquête de l'Europe !

Branca 50% - Engenhos do Norte
Rhum Agricole

Les premiers effluves sont puissants et éthérés, assez acides, l’alcool est présent et chatouille les narines. On n’est clairement pas dans la dentelle et les arômes se font discrets. Il va falloir un peu de temps avant que les caractéristiques propres au rhum commencent à se faire sentir.
La bagasse et le poivre commencent à pointer le bout de leur nez après quelques instants, on devine la canne en embuscade. Elle se cache quelque part en arrière-plan, on aperçoit sa rondeur qui tarde à se déployer.

On passe le rhum sur les bords du verre pour l’aider à s’aérer, et le profil est toujours aussi rugueux, minéral. La première surprise viendra d’un souffle mentholé qui amène un côté végétal velouté, comme une feuille soyeuse de menthe ou de basilic. Le poivre est toujours là, il s’inscrit maintenant totalement dans un joli rhum agricole sec mais parfumé. L’acidité porte quelques notes de fruits exotiques pas encore trop mûrs, et une canne bien verte.

L’attaque en bouche est ronde et savoureuse. On a l’impression que cette bouche a beaucoup plus à raconter que le nez : la canne est ronde et sucrée, comme un sucre muscovado bien gras. Quelques notes de marron glacé s’enlacent avec les épices, le poivre se décline sous plusieurs formes : noir, gris, sechuan. Une amertume très parfumée donne à ce rhum des airs de gin, mais cela s’accompagne d’une touche savonneuse ou synthétique qui dérange.

La finale est longue, poivrée et minérale, elle penche maintenant clairement du côté du Mezcal. Les notes de fermentation sont bien contenues par ce côté minéral, le joli végétal façon agave fumée fait excellente impression.

Un rhum qui a un peu trop de défauts pour être tout à fait agréable. Le nez est un peu rude et alcooleux, la bouche est expressive mais très perturbée par ce drôle d’arôme de lessive. La finale sauve l’ensemble avec une personnalité originale.

O Reizinho 50%
Pure Single Agricole

Dès le premier nez, je dis oui ! Cette eau-de-vie de canne est fraîche et citronnée, avec un naturel simple et généreux. La canne est douce et moelleuse, mais aucunement mielleuse ni doucereuse. On pourrait comparer cela à une cachaça avec un surcroît de puissance qui fait qu’elle s’impose à nous sans effort. La fraîcheur du citron vert domine décidément ce nez, un citron vert bien mûr qui flirte avec la citronnelle. Une petite pointe de poivre, de la bagasse encore bien humide, et le citron qui enfonce le clou.

Le fait d’étaler le rhum sur les bords du verre équilibre le profil, le citron revient un peu dans le rang au profit de la canne. Le rhum avait juste besoin de cet équilibre pour ne pas tomber dans l’anecdotique à cause de son citron agréable mais un peu trop enthousiaste. Même si l’on évolue dans des repères de canne et de rhum agricole plutôt connus, l’angle est assez original. La canne semble frêle et fragile, son cœur est tendre et délicat. Elle se soumet au vent frais et son peu d’écorce ne l’entoure pas de la bagasse ou du poivre qui lui donnent habituellement du caractère et de la structure.

La bouche est suave et ronde, tout à fait délectable. Le sucre de canne a des relents de levure et de brioche. Le milieu de bouche est empli de cette canne confite très savoureuse, avec la tendresse de l’artichaut à la vapeur ou de la châtaigne. Le citron est maintenant tout à fait intégré, tout comme le poivre, il est au service de la reine canne qui se dévoile sous ses atours les plus délicats. L’alcool est aux abonnés absents, malgré les 50%.

La finale n’est pas très longue en revanche, la délicatesse de la canne a prédominé sur le reste, et notamment sur la fermentation ou le poivre.

Une belle découverte que cette eau-de-vie de canne traditionnelle, un profil de canne gourmande et tendre que j’affectionne particulièrement (cf. Sublim’canne et Manutea 40%). Seule la finale manque un peu de mordant.

Branca - Rum Fire 60 % - Engenhos do Norte
Rhum Agricole

Au premier nez, voici un rhum agricole qui vous regarde droit dans les yeux avec un air légèrement énervé. La bagasse et le poivre font office de Cerbère, ils décourageront ceux qui sont tombés là par erreur. La canne est sèche et rustique, un peu fumée, mais elle est généreuse et entière. On imagine déjà le ti’punch de feu qui pourrait s’en suivre. Après seulement quelques instants, la canne se montre bien plus avenante qu’il n’y parait. Elle est même plutôt douce et moelleuse, pour peu que l’on garde le nez en dessous du feu nourri de l’alcool et du minéral.

L’aération va dégager encore de l’alcool et de l’acidité un peu métallique, il faut parfois être patient à 60°. Quelques notes florales nous indiquent que la canne est prête à nous recevoir. Elle s’est entourée pour l’occasion d’un panier de fruits exotiques, d’un épais zeste de combava, de poivre du sechuan. Le nez est maintenant tout à fait pimpant et ouvert, il s’est ouvert sur un rhum blanc agricole rayonnant et engageant.

L’attaque en bouche est tout aussi rayonnante et plaisante. On ne s’y attendait pas forcément, car le nez aura nécessité un peu de patience, mais cette bouche est d’une chaleur et d’une amplitude délicieuses. Les fruits exotiques sont à mâcher tellement ils sont veloutés, la canne est sur la même longueur d’onde, le sucre de canne est épais et confit. Le poivre nous indique la sortie, cela ne pouvait pas durer éternellement non plus.

La finale ferme le bal avec du poivre, de la bagasse un peu fumée et des notes fermentation légèrement iodées, juste ce qu’il faut pour que l’on n’oublie pas ce rhum franc et généreux.

Je pense que ce rhum sera parfait si on l’oublie quelques temps dans le verre, ou bien dans une bouteille à moitié vide, ou encore en ti’punch bien entendu. Son point fort est vraiment son côté saisissant, ample et bien plein en bouche.

970 Single Cask - Cask Strength - 55,8% - 2006-2017 - Fût n°4
Engenhos do Norte
Rhum Agricole

Au nez, ce qui frappe, et qui m’a toujours frappé dans les vieux de Madère, c’est la similitude avec le profil si particulier des Rhum Rhum Libération. J’aimerais connaître l’origine de ce boisé marqué tirant franchement du côté du tabac. Le seul point commun qui me vienne, au-delà du fait qu’il s’agisse de pur jus, serait l’utilisation de bons fûts de vin très frais. Ou bien est-ce que cela vient des caractéristiques de l’eau-de-vie de départ qui permet un certain type d'extraction du fût ? Le Branca dégusté aujourd’hui ne ressemble en rien à un PMG 56 en tout cas…
Revenons à notre dégustation et à ce fameux tabac. Avez vous-déjà tiré sur une cigarette pas encore allumée ? Vous verrez, on y est tout à fait. Nous avons aussi du miel, du thé noir, et un boisé aux épices torréfiées.

L’aération fait apparaître beaucoup plus de canne et de fraicheur. Le boisé semble avoir pris un petit coup de jeune lui aussi, ou tout au moins il s'est détendu, il est moins toasté et ses tanins se fondent à la manière d’un Reimonenq. On retrouve également les fruits séchés typiques de ce genre d’agricole gourmand, le rhum devient de plus en plus épais et capiteux. Le miel gagne en élégance et on perçoit davantage la cire d’abeille. Le registre de la pâtisserie s’est confortablement installé, avec de l’orange, du raisin sec, de la pâte d’amande.

L’attaque en bouche est assez ronde et grasse au départ, mais le rhum attrape très vite le palais alors qu’un voile duveteux s’y frotte. S’en suivent la sensation et la saveur d’une châtaigne grillée, avec le toucher de sa pellicule sèche et veloutée, puis sa saveur à la fois douce et torréfiée. Le boisé / tabac prend le contrôle dès la deuxième gorgée, suivi d’une ribambelle de fruits à coque comme la noix. Le bois est très parfumé et épicé, il s’arrondit et s’humidifie à mesure que le rhum fond en bouche.

La finale est longue et gourmande, on y retrouve l’abricot séché, la châtaigne grillée, la figue, le boisé et le sucre de canne fondus. Toujours cette impression d’épaisseur, on a la sensation d’une pâte d’épices et de bois fondu.

De grands noms ont été évoqués, Libération, Reimonenq, deux légendes, deux fortes personnalités, pas besoin d’en dire plus. Même si la bouche est un peu en dessous des promesses du nez, elle propose une vision originale et unique. J'avais goûté un sample d'un autre fût qui était assez différent, beaucoup plus sec. Ce rhum est donc à goûter, ne serait-ce que pour découvrir le profil des rhums vieux de cette île qui, je pense, n’a pas fini de nous surprendre.

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En guise de Bonus, deux échantillons que l'ami Peter du Floating Rum Shack a récoltés lors de son passage sur l'île. Muito Obrigado Peter ! ;)

Brut de Colonne - Engenhos da Calheta - ~70%
Rhum Agricole

Au nez, on aurait tendance à prendre ses précautions, eu égard au degré de coulage du rhum, mais on est surpris de la bienveillance de cette attaque. La canne est parfaitement en place, simplement là, sans parasite, pollution ni artifice. Elle est bien citronnée, fraîche et florale. Ses meilleurs alliés sont là aussi, le poivre et le zeste de citron vert ne manquent pas à l’appel. Cette simplicité est réjouissante et se suffit à elle-même.

L’aération amènera un peu plus de profondeur avec des notes de fermentation plus moelleuses et capiteuses (le maïs doux fait un passage remarqué). Cela vient en équilibre avec le côté aiguisé que peuvent donner les agrumes. La canne fraîche cuit peu à peu et se fond en sucre de canne, tout est plus rond et comme amorti. Le rhum ne froisse le nez à aucun moment, on ne ressent aucune fougue malvenue, simplement un profil aromatique puissant mais lisse et soyeux. Le temps ne fait qu’apporter de la complexité et de la rondeur, on se dit que décidément on ne devrait jamais toucher aux rhums après leur sortie de colonne.

Quelques gouttes en bouche suffisent à étaler le rhum sur tout le palais. La canne et ses notes de fermentation qui tirent sur l’artichaut et le maïs défoncent tous les barrages et s’installent dans chaque recoin. L’attaque laisse une petite fumée planer dans l’atmosphère, puis les arômes du vesou forment un torrent d’exotisme irrésistible. La sensation sur la langue est plutôt salée, mais aussi un peu chaude, comme si le rhum était à température tropicale. Une certaine acidité de fruits rouges nous amène ensuite vers un côté plus fruité, avec une banane cuite et même légèrement caramélisée.

La finale est relativement légère, des saveurs de poivre persistent sur les lèvres, alors que la bagasse occupe l’arrière du palais.

Rien de tel qu’un blanc, qui plus est brut de colonne, pour se faire une idée du travail d’une distillerie. Dans ce cas on cherche la fausse note, et on aurait presque aimé la trouver, tant le résultat est clean. Jamais content quoi.

Assemblage de vieux stocks de 18,19 et 20 ans - Cask Strength
Distillerie Inconnue
Rhum Agricole ?

D’emblée, la grosse concentration est palpable. Les esters sont au rendez-vous, ils s’envolent en un mélange de solvant et de fruits trop mûrs, Jamaican style. Le bois est plutôt dur, il semble avoir été fortement toasté, jusqu’au charbon. Cette touche minérale nous mène jusqu’à quelque chose d’un peu industriel, comme l’huile ou la graisse de moteur. Le temps commence à dévoiler un boisé plus doux, qui tire sur le tabac, le thé et les épices grillées. La concentration reste saisissante, elle développe aussi bien des fruits rouges en sorbet que du lait d’amande amère. Entre deux poussées de fièvre et de puissance, on entrevoit un profil plus classique fait de fruits à coque et de caramel.

L’aération lui fait un peu perdre de sa superbe, car on plonge sans aucune retenue dans un mélange de mélasse et de pâte de fruits à coque. La pâtisserie prend alors le contrôle, avec des notes de pralin, de nougatine, puis des arômes plus sombres de pain très grillé arrosé de sirop de batterie. Le rhum arrive bien à rester suspendu grâce à quelques fruits exotiques et un boisé plus vanillé, mais le charme des débuts n’opère plus hélas.

En bouche, l’attaque est douce malgré l’absence de réduction, le temps (ou autre chose) a dû faire son affaire. Le tabac et le bois sont très présents, comme une marque de fabrique de l’île, mais ils sont très amers et prennent le pas sur le reste. Le rhum saisit la langue comme un carré de chocolat extra-noir, ou encore un fond de tasse de café. La mélasse diffuse son petit goût de réglisse, le pruneau montre un peu de son noyau et la poudre de fruits à coque grillés se mêle aux épices.

La finale est un peu pataude, malgré des arômes de vieil agricole chargé de fruits secs et de réglisse.

Difficile de s’y retrouver avec ce rhum : après un démarrage sur les chapeaux de roues, plein de promesses d’exotisme et de concentration, on s’enlise assez vite dans un Old Monk avec un supplément de classe (oui c’est un peu dur mais ça donne une idée du côté vers lequel le rhum finit par pencher). En bouche, l’amertume et le trop plein de bois empêchent la cohérence, les vieillissements très longs ne sont pas toujours judicieux. 

samedi 3 février 2018

In nomine patris, et Filii, et Sancti Spiritus

La dégustation et la re-découverte récente de rhums de Cuba m'ont poussé à entreprendre des recherches sur les aguardientes, ces rhums qui sont utilisés dans le monde latino pour donner du caractère aux assemblages. Distillées en colonne aux alentours de 75% d'alcool, ces eaux-de-vie sont issues de mélasse, de sirop (miel) ou encore de pur jus de canne selon les producteurs. Elles sont mises en vieillissement, parfois pures, parfois avec différentes proportions de rhum léger, et constituent des bases que le maestro ronero utilisera pour équilibrer ses différentes cuvées. À l'heure où mes recherches piétinent un (tout petit) peu, j'ai souhaité vous présenter les rhums d'une distillerie particulièrement représentée chez les embouteilleurs indépendants mais dont on entend peu de retours : Sancti Spiritus.


Il s'agit en fait de la distillerie Paraiso, située à Tuinucù, dans la province de Sancti Spiritus à Cuba. La sucrerie qui a vu le jour en 1804 a commencé la distillation en 1944. Elle distille le miel de canne à différents degrés et surtout différentes concentrations :

- Le Rectificado est un rhum léger surtout réservé à l'export. Il est toutefois utilisé par des marques locales et pour la gamme propre de la distillerie, Santero.
- Le Fino, un alcool neutre, est utilisé pour des boissons alcoolisées diverses et des liqueurs.
- La Flema est un combustible à usage domestique.
- L'Aguardiente est utilisée comme "caldo" ("jus de canne") par les différents rhumiers du pays.

Paraiso compte notamment parmi ses clients, Havana Club (est-ce que son aguardiente a été utilisée pour le surprenant Reserva Limitada du géant Cubain ?), ainsi que Suchel Camaro, une boite de parfumerie et de cosmétiques.


La distillerie produit ses propres levures depuis 1957 et en commercialise une grande partie. Elle a également élaboré un système performant de récupération du gaz carbonique qu'elle vend aux producteurs locaux de boissons gazeuses.


Les rhums que je vous propose de déguster sont selon moi des aguardientes pures, ou au moins constituant la majorité de l'assemblage (sauf pour le Santero). Le petit côté agricole que l'on retrouve dans certains, ou encore les arômes plutôt lourds que l'on y décèle parfois, me laissent supposer que c'est le cas. De plus, l'embouteillage de Cadenhead's porte la marque ADC, ce qui vraisemblablement correspond à Aguardiente De Cana.
Ce qui est intéressant à comparer, c'est qu'au delà de leurs dates de "libération" distinctes, ils ont subi des traitements différents, avec des finishs et des réductions variables, toujours avec un vieillissement continental en majeure partie.

Santero - 7 ans - 38%

Il s'agit d'un assemblage de rhum léger et d'aguardiente, tous deux issus de cette même distillerie.

Au nez, les feuilles de tisane et les aromates semblent infusées dans un sirop de sucre. La menthe surnage dans ce mélange, bien sucrée elle-aussi, comme un chewing-gum à la chlorophylle. La vanille acidulée de fruits rouges cohabite avec des arômes lourds de fruits passés, c'est très épais et déjà un peu indigeste. Le boisé caramélisé est assez classique et légèrement poivré.
L'aération ne décolle pas le rhum de son côté sirop, on passe de la grenadine à la menthe, en passant par la violette. Seules quelques notes éthérées parviennent à s'envoler, sous formes de fleurs et d'éclaboussures d'agrumes. Une petite couche d'un miel d'automne bien sombre et riche vient enrober de nouveau le tout, de manière un peu plus élégante il faut le dire.

L'attaque en bouche est légère, ronde et vanillée. Le boisé et les fruits à coque sont pris dans une liqueur aux allures de sauce soja. Cette drôle de sauce nous offre à la fois un boisé humide et un charbon bien minéral, ainsi qu'un caramel épais mais acidulé. On ne comprend pas trop où cela nous mène, d'autant que ce n'est pas franchement agréable. Heureusement, un pruneau et ses accents de noyau viennent nous délivrer. 

La finale, quant-à elle, est plutôt agréable et doucement savoureuse, avec des arômes très pâtissiers de raisins secs au rhum.

On commence assez mal avec ce bonbon écœurant et doucereux.

Bristol - Fine Cuban Rum - Sherry Finish - 43%

13 ans de vieillissement pour ce rhum distillé en 2003 et embouteillé en 2016.

Dès le début, les notes du Sherry (PX sans doute) donnent le ton. Le boisé fortement toasté, voire bien carbonisé, porte des notes de noix et d'oxydation. Le rhum se fait plutôt discret pour l'instant. L'ensemble est légèrement cuivré mais surtout très gourmand, avec un pruneau bien charnu et des noix de pécan caramélisées.
Avec le temps et l'aération, on passe (difficilement) au dessus du Sherry pour trouver le bois humide gorgé de sauce soja, de caramel et de mélasse. La noix est assez jolie et son côté sec rassemble un peu le rhum, ce qui lui permet de ce concentrer sur une petite olive confite bien inspirante. Il y a quelque chose d'animal qui se trame dans cette cuisine, comme un déglaçage de sucs de viande avec du Madère. Le caramel qui en ressort est bien concentré, il s'adjoint les services des épices, du café et de la réglisse pour jouer à jeu égal avec le Sherry.

La bouche est ronde mais plutôt chargée. Le pruneau et la noix lancent la première vague, puis le profil se resserre sur le toffee, le café, la mélasse réglissée et le bois fortement toasté. Le caramel mêlé de sauce soja est fondu et sucré, assez doucereux. On passe ensuite à une phase plus piquante, avec un chocolat noir au piment, avant que le pruneau à l'eau-de-vie ne se déverse tout en suavité, mais non sans élégance. 

En finale, le fût grillé et la noix s'accrochent à la langue, tout comme le café et la mélasse.

Quelqu'un a vraiment eu la main lourde sur le Sherry, on se rapproche plus d'un Dos Maderas que d'un rhum Cubain.

Compagnie des Indes - Cuba - Sancti Spiritus - 45%

Issu du fût n°CSS11, ce rhum de 18 ans a été distillé en 1999 et mis en bouteille en 2017.

Que de gourmandise dans ce nez ample et riche ! La pâte d'amande beurrée, bien pâtissière, évoque la frangipane, et le jus de canne réduit au miel a conservé une pointe d'agrume qui garde le rhum sur le fil. Cette année, on a mis une bonne lampée de Calva dans la galette des rois. Encore chaude, elle diffuse des arômes de pomme rustique. Dans cette générosité, les épices et un côté végétal amènent une jolie complexité. Les fruits mûrs sont chargés et suintants, la mirabelle et les raisins sont collants. La mangue et l'ananas apportent une épaisseur très tropicale, tout comme la feuille d'un tabac bien gras.
Avec l'aération, l'alcool ressort en cerises et framboises acidulées, le rhum renchérit alors en gourmandise. Toujours dans le registre de la pâtisserie, nous avons une crème fouettée à la vanille où l'on aurait jeté quelques cerises amarena, alors que le miel se fait plus végétal et résineux. La pomme et le Calva sont toujours là, les épices aussi, la canne a conservé un aspect naturel qui fait tout l'équilibre.

En bouche, la pomme à cidre et le Calva cohabitent avec d'autres fruits beaucoup plus exotiques et veloutés. La prune et le pruneau sont gorgés d'eau-de-vie, leur noyau transparait et caresse un boisé plus caractériel. Les fruits sont compotés, confiturés, comme cuits et réduits dans une marmite en cuivre. La pâte d'amande assure la mâche, sa chair grasse et poudreuse à la fois recèle des saveurs de cerise confite.

En finale, la gourmandise de la cerise et de son noyau nous tiennent un moment, avec un voile fumé et cuivré qui leur donne une allure certaine.

Énormément de gourmandise pour ce rhum bien différent de ce que l'on peut trouver habituellement à Cuba, le tout sans verser dans le sucre et la confiserie.

The Whisky Agency / LMDW - Sancti Spiritus - 51,3%

Un single cask de 18 ans, distillé en 1998 et embouteillé en 2016. 
(note déjà publiée dans un précédent article)

Le nez est assez fin dans les premiers instants, avec des arômes de sucre de canne et une touche de vin blanc au sein de laquelle des fruits exotiques mûrs et des fleurs blanches vont bientôt se développer. Pendant ce temps le profil s'alourdit, on a de l'olive noire, de la résine, du bois. Les épices et les raisins secs viennent apporter un aspect profond et pâtissier.
L'aération permettra d'aller plus loin dans la lourdeur et la complexité, on arrive sur un profil qui évoque le whisky, avec un côté fumé et animal, puis toasté. On reste toutefois dans l'exotisme avec des fruits très mûrs, voire fermentés.

La bouche est intense et bien pleine, avec des fruits qui s'écrasent et s'étalent sur les papilles. Très vite, ces papilles se resserrent sur une petite pointe salée et fumée. Le registre de la fermentation prend lui aussi sa place à grands renforts de raisins secs et d'olive. Les fruits noirs comme la mûre ou le cassis marquent la fin de l'assaut.

La finale est longue et gourmande, avec des arômes sombres mais sucrés de pruneau et de réglisse, et une petite pointe métallique.

Les amateurs de whisky ou de rhums lourds et chargés y trouveront leur compte, un gros coup de cœur pour ma part !

Cadenhead's - Sancti Spiritus ADC - 59,2%

Mis en fût fin 1998, il a été embouteillé début 2013, soit 14 années pleines.

(c) whisky auctioneer
Le nez s’ouvre sur les arômes typiques d’un rhum latino. Plutôt léger, il est en équilibre entre la vanille, le boisé légèrement caramélisé et le tabac. Très vite, le grain d’un petit cuir attire notre attention et nous emmène vers des notes plus sombres et tanniques. Les fruits mûrs commencent à gonfler, à se gorger de soleil et de sucre (pomme, mirabelle, raisin). Retour en Amérique du Sud avec la vanille et un drôle de caramel un peu acidulé, puis virage à 180 degrés avec une canne qui fleure bon le rhum agricole.
Le rhum fait un petit tour sur les bords du verre, et sa fine pellicule soulève une poignée d’épices, ainsi qu'une bonne bouffée d'alcool. Les fruits sont d'abord acidulés (pomme, petits fruits rouges frais), avant de se faire plus épais et veloutés (mangue et goyave très mûres). Le rhum a maintenant gagné toute son ampleur, à l’image d'un miel riche et rayonnant. L'essence de bois exotique passé à l’encaustique développe des arômes de pain d’épices, puis se tourne vers quelque chose de rustique, fermier, entre l’Armagnac et le Calvados. Cette touche plus sauvage revient à un cuir frais puissant et entêtant.

En bouche, une belle attaque vive et savoureuse, avec une sensation très proche du rhum agricole, sauf que, sensation inédite pour ma part, la canne semble fumée. Les fruits exotiques moelleux fricotent avec le cuir et l'amande, le tableau est bien complet. Le drôle de caramel acidulé fait son retour, il n’était pas obligé… Malgré ce faux pas, notons que l'impression n'est ni trop grasse, ni sucrée. Lorsque le rhum a bien pris possession des papilles, le pruneau et les tanins de fruits noirs font preuve d'une gourmandise raffinée, encadrée par l'amande amère qui insiste sur le sérieux de l'expérience.

La finale se poursuit sur cette amande amère, puis le poivre noir introduit un léger côté minéral et pointu, aussitôt balancé par la rondeur des fruits et de la vanille.

Ce rhum a certes des défauts, notamment un caramel un peu étrange, mais son attaque en bouche est délicieuse et son profil est riche et varié.

Crédits photos : Rhum Attitude
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Voilà pour ce petit tour d'horizon assez varié. Les rhums de cette distillerie ont été beaucoup travaillés par les IB, surtout le millésime 1998. Le millésime 1999 suit semble t'il le même chemin.
Comme trop souvent malheureusement, on constate que l'embouteilleur officiel massacre totalement le potentiel de ses produits. 
Ces rhums, bien qu'aromatiques, restent plutôt fins et délicats, ils ne supportent pas de finitions grossières mais profitent en revanche d'une dilution minimale. Je vous conseillerais de viser les embouteillages les moins réduits possibles.



lundi 1 janvier 2018

Les rhums Manutea de Tahiti



Manutea Tahiti est née de l'usine de Jus de fruits Moorea qui produit les jus Rotui (du nom d'une montagne de Moorea). Cette distillerie sortie de terre en 1983 produit des liqueurs et eaux-de-vie de fruits, des vins d'ananas, ainsi que du rhum de mélasse depuis le début des années 1990. Ce rhum issu d'une double distillation et vieilli en fût de chêne entre dans la composition de rhums-ananas ou de rhums-vanille. La distillerie a commencé à travailler le pur jus de canne en 2015.

Mont Rotui - (c)Daniel Julie


L'histoire des rhums Manutea est avant tout liée à celle de la canne O'Tahiti. Cette variété originelle n'ayant subi aucune hybridation est un élément constituant du terroir Tahitien, les premières cannes y ayant été implantées aux alentours de l'an 500. Remarquée pour sa robustesse et son rendement, elle a été exportée en 1768 par Bougainville, d'abord vers l'île Maurice et la Réunion, puis vers le continent Américain. Les anglais comme Cook et Bligh l'ont quant-à eux implantée dans les colonies Anglaises et notamment la Jamaïque. Continuant de se propager, elle est arrivée en 1796 au Brésil, puis en 1843 à Hawaï, si bien qu'elle a été la principale variété de canne à sucre cultivée dans le monde entre 1820 et 1850.


Les colons Français n'ont pas tout de suite suivi le mouvement, comme le déplore l'auteur d'un mémoire paru dans La décade philosophique, littéraire et politique en 1799. Pourtant les rapports venant de Guadeloupe signalaient une canne résistante (notamment aux vents), qui arrive plus vite à maturité que la canne créole, ce qui permettait davantage de récoltes, et donc au final plus de sucre. Le sucre produit était en outre de plus belle facture et moins coloré. Les seuls reproches qui lui étaient faits sont une moindre abondance de paille servant de combustible pour les chaudières et un épuisement des sols plus important. S'adaptant à toutes les conditions et même aux sols médiocres, elle a prospéré à Antigua, en Jamaïque ou sur l'île New Providence des Bahamas (décrite comme un véritable repaire de pirates). Il en est de même en Martinique, qui était Anglaise à cette époque (1794-1802). L'auteur plaide donc pour une implantation à Saint Domingue, et cet ancêtre des hipsters précise même qu'elle est très pauvre en gluten !


En 1809, le Dictionnaire Raisonné et Universel d’Agriculture reprend les arguments d'une canne plus hâtive et sucrée, tout en nuançant cependant les rendements énoncés dans l'ouvrage précédent. Ce texte mentionne en revanche un handicap qui fait que Cuba l'abandonnera au début du XIXème siècle : si la canne O'Tahiti donnait un beau sucre régulier et délicat, celui-ci était léger et fragile au transport. Il prenait aussi plus de volume dans le fret du fait de l'agencement de ses plus gros grains. Enfin, cette variété permettait une production plus abondante de sucre, mais celui-ci semblait intrinsèquement moins sucrant. Tout cela fait qu'elle se prêtait finalement moins bien aux contraintes logistiques et commerciales que la canne créole, qui finirait par reprendre sa place dans la plupart des colonies, suivie par des variétés hybrides plus résistantes aux maladies et encore plus productives.


Manutea tient à préserver la naturalité et la qualité du terroir polynésien et à proposer une expérience nouvelle aux amateurs de rhum. C'est pour cela que la distillerie a choisi de mettre en valeur cette variété originelle. Il est selon eux plus intéressant de montrer la diversité de cette eau-de-vie plutôt que de vouloir reproduire ce qui se fait ailleurs. On se rend compte que cette notion de terroir est d'autant plus importante pour les rhums de pur jus, et que c'est justement cette diversité qui fait tout le charme du rhum, donc j'adhère à 100%.


La distillerie travaille d’ailleurs sur un cahier des charges en vue de l’obtention d’une indication géographique où les variétés de canne à sucre transgéniques seront interdites.



Pour les rhums qui nous intéressent aujourd'hui, ils travaillent avec des producteurs de canne de l'île de Tahaa, près de Bora Bora. La coupe et la récolte se font à la main entre août et octobre ; la canne est pressée et mise en fermentation sur place sans adjonction d'eau, durant 36 à 48 heures. Le vesou est ensuite transporté en goélette vers la distillerie de Moorea (à 200km soit environ 110 milles marins). La distillation discontinue se fait dans un alambic Holstein d'une capacité de 2500L, avec une colonne de rectification de 11 plateaux, d'où s'écoule une eau-de-vie titrant entre 80 et 85% d'alcool.


Le rhum bénéficie de 3 mois de repos, d'aération et de réduction à l'aide de l'eau du Mont Rotui.
Un rhum Élevé Sous Bois est déjà disponible en Polynésie. Il passe 15 mois en ex-fûts de Bourbon de la distillerie Heaven Hill du Kentucky. Un premier rhum vieux devrait être embouteillé fin 2018. Notons que la part des anges sur Moorea s'élève à 7% par an environ.



J'ai goûté pour la première fois les deux rhums blancs lors du dernier salon Dugas, et ce fut un véritable coup de cœur. Ces eaux-de-vie de canne sont d'un naturel renversant, et seraient à ranger dans la famille du Sublim' Canne de la Réunion par exemple.

Manutea - Blanc - 40%
Pure Single Agricole Rum

Le nez est immédiatement agréable et confortable, avec une canne à la fois fraîche et ronde. Elle est tendre et son jus moelleux offre des arômes de marron glacé ou de cœur d'artichaut à la vapeur. Le poivre et le citron vert apportent ce qu'il faut de relief et de fraîcheur à ce registre confit, sans chatouiller les narines.
En passant le rhum sur les bords du verre, la canne se complète d'un côté herbacé plus frais et prend toute son ampleur, elle semble parfaite à cet instant. Le zeste de citron ouvre la voie aux fruits exotiques charnus soutenus par une touche d'olive et de citron confit au sel. La bagasse sèche et poivrée donne un peu plus d'accroche et nous emmène vers les épices. L'ensemble est très gourmand mais les notes plus aériennes de fleurs et de litchi gardent le nez suspendu à quelque chose de léger, gai et printanier.

En bouche, l'entrée en matière est douce, avec un jus de canne moelleux que l'on imagine trouble et laiteux. Cette sensation d'épaisseur est relevée par une amertume de zeste de citron vert qui entame une montée en puissance accompagnée de poivre, avec une petite pointe d'alcool. 

La finale poursuit cette incursion poivrée dans la fibre de la canne, avec une bagasse encore gorgée de jus. Le rhum et ses saveurs de sucre de canne reste longtemps en bouche.


Manutea - Blanc - 50%
Pure Single Agricole Rhum

Au nez, la canne rayonne de tous côtés et se déploie avec générosité. Elle s'étale en largeur, inspirée, sans être polluée ni réfrénée. Elle montre un côté floral, végétal et frais, avec des aromates comme le basilic citron, puis des notes de fermentation très parfumées tirant vers les fruits mûrs, sans acidité ni arômes de légumes. La bagasse confite est mêlée de poivre et d'épices douces.
En aérant un peu le rhum, on note une petite touche cuivrée, puis la canne reprend tous ses droits avec une fibre fine et soyeuse. Le marron glacé est à son aise dans ce tissage délicat, le sucre de canne également, on est à l'heure de la grâce et de la caresse. On ne s'ennuie pas pour autant car le citron jaune envoie quelques grains de sa pulpe et laisse ainsi le rhum se gonfler d'eaux-de-vie de fruits aussi divers qu'exotiques.
En bouche, on se retrouve avec une belle bulle de canne qui éclate et déverse un rhum intense mais rond qui enveloppe le palais. Les saveurs sont aussi soyeuses qu'au nez, on retrouve le poivre, les notes douces de fermentation, le côté végétal et moelleux d'un cœur d'artichaut sucré. Le rhum gagne à nouveau en ampleur et en envergure avec des eaux-de-vie de fruits exotiques finement sculptées par la réglisse et l'anis. 

La finale apposera définitivement cette signature de réglisse et d'anis, ces notes accompagnant tranquillement la canne et les fruits exotiques pendant un bon moment.

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Les deux versions sont assez différentes mais complémentaires. Le rhum à 40% a un nez incroyable de naturel. Toute la canne est là, traitée avec douceur et délicatesse, c'est une eau-de-vie très fine et très juste. Le rhum à 50% est plus "rhum" car il apporte, au delà d'un petit coup de pied aux fesses, davantage de fraîcheur et une présence plus affirmée. 
La signature anis / réglisse serait-elle une particularité de la canne O'Tahiti ? En tout cas le rhum Mana'o de la même région propose les mêmes notes, et de manière encore plus évidente selon moi, ce qui me permet de poser cette question.
Dans tous les cas, je crois que la distillation discontinue réussit bien aux rhums de pur jus, ou tout au moins me plait personnellement beaucoup. En effet je m'aperçois que ces rhums, aux côtés des PMG, Issan, Sublim' Canne, Clairins, Paranubes etc, font vraiment partie de mes rhums blancs préférés.

samedi 2 décembre 2017

Mount Gilboa(s)

Le rhum Mount Gilboa était jusqu'ici une petite pépite seulement connue des amateurs curieux, sa faible distribution en France et sa bouteille old-school au look peu engageant y étant sans doute pour beaucoup. Mais il s'agit d'un rhum unique de par son procédé d'élaboration et son profil aromatique. Luca Gargano ne s'y est pas trompé car il a proposé en cette année 2017 deux versions de ce rhum, pour la gamme Habitation Velier puis pour fêter les 70 ans de la maison.
 
Mount Gilboa est l'ancien nom de la distillerie connue aujourd'hui sous le nom Rum Refinery of Mount Gay où sont produits les rhums éponymes. C'est la plus ancienne distillerie de rhum tel qu'on l'entend aujourd'hui (la distillation de tafia, guildive est antérieure à cela, mais il s'agit de la première installation "industrielle"). Elle daterait de la fin du XVIIème siècle, bien que le premier document faisant état d'une "Pot-Still house" date de 1703, quand même.
 
Elle appartenait à la famille Ward depuis le début du XXème siècle, avant d'être revendue au groupe Remy Cointreau en 2014 (le groupe était déjà propriétaire de la marque Mount Gay depuis 1989). C'est Frank Ward qui a démarré la production du rhum Mount Gilboa en 2007, cette production s'étant arrêtée en 2014 lorsque Frank a quitté la distillerie suite au rachat. Il a été pendant 10 ans (2007-2017) le président de la West Indies Rum & Spirits Producers Association (WIRSPA) qui a notamment développé le label ACR (Authentic Carribean Rum), un premier pas vers une plus grande exigence en termes d'authenticité et de qualité dans le monde du rhum.
 
Les Pot-Stills de la Rum Refinery of Mount Gay (c) Florent Beuchet
Le rhum Mount Gilboa est issu d'une triple distillation en Pot Still (alambic à repasse), un procédé rare dans le rhum qui entraîne un profil unique mettant l'accent sur les notes légères et fruitées. Il s'agit d'un rhum léger techniquement (chimiquement) parlant, mais pas forcément léger du point de vue aromatique. Oui je sais, c'est pas clair :) C'est-à-dire qu'il capture les composés les plus légers et volatils, par opposition aux arômes lourds que l'on trouve dans les rhums Jamaïcains par exemple, ce qui donne un distillat subtil et délicat. Voici comment ça fonctionne : la mélasse est fermentée jusqu'à obtenir un moût à 6% d'alcool, puis on fait une première passe dans l'alambic qui va sortir à 68%. On dilue le premier distillat avec de l'eau et on le repasse dans l'alambic d'où il sortira à 80%. On le dilue une nouvelle fois, puis on fait une dernière passe qui donnera un rhum à 80%.
 
Mount gilboa - 40%
Pure Single Rum

Vieilli 2 à 3 ans en ex-fûts de Bourbon de 190 Litres. 

(c) drinksupermarket.com
Le premier nez est léger, doux et sucré, avec de la vanille et des fruits rouges écrasés. Cette première impression n'est pas des plus engageantes, on pense à un bonbon, une sorte de sucre d'orge.
 
On commence à briser la surface du bonbon et on tombe sur un côté végétal assez rond, une paille confite, puis des agrumes sucrés eux-aussi mais à l'aspect naturel et un peu plus rafraîchissant (jus d'orange pressé, pelure de clémentine). 
 
Le sirop de vanille est toujours là et plombe l'envol d'un rhum dont les ailes sont un peu engluées. Pourtant les fruits sont prêts à décoller aussi, la mirabelle et la poire sont bien mûres. Le boisé est gourmand, caramélisé et beurré à la coco, quelques vapeurs de sucre chaud s'échappent comme près d'un stand de barbapapa. 
 
À l'aération, les fruits à coque et le solvant donnent un peu plus de vivacité au bois, il y perd son beurre de coco au passage. Le côté végétal se fait plus herbacé, un peu résineux et médicinal. La chair de la mirabelle et de l'abricot est un peu oxydée, on a gagné en complexité. Le sucre brûlé nous ramène enfin vers un classique trio caramel / mélasse / café. 
 
L'attaque en bouche est moyennement forte, le boisé caramélisé et vanillé est relevé d'une pointe de poivre et gagne en saveur grâce à une brève évocation de canne. La sensation est fluide, les fruits à coque sont légers et bien ordonnés. Malgré quelques épices douces, le manque d'intensité se fait vraiment sentir. 
 
La finale est simple, vanillée, avec quelques souvenirs de sucre roux et de coco. 
 
Last Ward 2007 - Habitation Velier - 59%
Pure single rum
 
Distillé en 2007, vieilli en ex-fûts de Bourbon, assemblé à partir de 19 fûts et mis en bouteille en 2017, brut de fût.
 
(c) rhumattitude.com
Le nez s'ouvre sur un boisé alléchant fait de coco, de sucre roux à la vanille et de caramel beurré. Ce bois est fondu et équilibré, miellé mais rafraîchi par une délicate eau de fleur d'oranger. 
 
Ce boisé se révèle être de plus en plus concentré, on entre dans quelque chose de plus profond. Les épices pour curry et les graines roussies introduisent des fruits exotiques légers, à la manière d'un whisky ou d'un rhum jamaïcain light. Ce mélange de papaye tempérée par la pomme est délicat et assez plaisant. Le boisé a maintenant pris toute son ampleur, son grain blanc recèle un trésor de coco / vanille / caramel / tabac toujours plus alléchant. 
 
En passant le rhum sur les bords du verre, attention au nez, on attendait pas autant de notes éthérées (d'alcool quoi, disons le). La tempête passe et dévoile un boisé plus précieux, épicé et végétal, ce qui nous emmène vers des notes plus végétales et un peu médicinales. Toujours dans les graines roussies, la badiane torréfiée se dessine plus précisément. S'en suit un très joli assemblage complexe d'eau-de-vie de prune, de noyau légèrement acide, de zeste d'agrumes et de fruits matures. 
 
L'attaque en bouche est puissante mais tout à fait agréable et enrobante. Elle étale grassement sa compotée poivrée de prunes et de coings tout justes oxydés. Le milieu de bouche est intense, avec une touche cuivrée et des notes de noyau et de pruneau. Le boisé est toasté mais pas brûlé, pas charbonneux, il est concentré à point, comme une sorte de caramel de bois. 
 
La finale est assez longue et exotique, avec des fruits mûrs, de l'amande douce et une pointe métallique ou fumée. 
 
Mount Gilboa 2008 - Velier 70ème anniversaire - 66%
Pure Single Rum
 
Distillé en 2008, assemblage de 3 ex-fûts de brandy français*, embouteillé brut de fût en 2017.
 
*eau-de-vie de vin comme le Cognac mais qui peut être additionnée de distillat de vin, distillé à très fort degré. C'est un spiritueux beaucoup produit en France mais peu consommé, il est plutôt réservé à l'export.
 
(c) rhumattitude.com
Le premier nez est sec et poudreux, avec pas mal d'alcool, de bois carbonisé et de fruits à coque torréfiés. Les fleurs séchées sont poussiéreuses, le rhum va avoir besoin d'un peu de temps pour s'ouvrir.
 
La surface est oxydée et un peu soufrée, mais déjà des notes sombres de noyau et de pruneau à l'eau-de-vie commencent à percer. La mélasse est reglissée mais aussi camphrée. Elle se détend sur une jolie sève de pin et sur un côté frais, mentholé et acide. La concentration est palpable, on va jusqu'à des notes de viande grillée et de Worcestershire. 
 
À l'aération, l'alcool est encadré par un zeste d'orange amère ou sanguine. Le côté végétal, frais et médicinal prend le relais du zeste et nous tient par la main jusqu'à des notes qui redeviennent à nouveau plus sombres. Un voile de solvant révèle des fruits noirs tanniques, des fruits rouges à la peau épaisse. Mais finalement la suite sera plus douce, on arrive dans le confort d'une pomme au four aux épices, d'une compote de fruits rustiques avec des accents de rancio. La réglisse cuivrée maintient le profil très sombre du rhum mais on sait maintenant qu'il ne se limite pas à cela. 
 
En bouche, l'attaque est étonnamment douce, l'astringence du bois toasté n'arrive pas immédiatement. Ce bois est bien grillé mais pas carbonisé, on retient plus sa saveur que sa texture. Le rhum monte lentement en puissance, stimulé par les épices, il atteint son sommet avec un jus reglissé parfumé de noyau, puis redescend tout aussi lentement pour atterrir sur un coussin gonflé de résine. 
 
La persistance en bouche sera végétale et médicale, mais pas forcément très chargée.
 
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Les dégustations ont été effectuées sur des bouteilles ou des samples déjà ouverts depuis plus ou moins longtemps. Le Mount Gilboa classique a toujours manqué d'intensité et il en a d'autant plus souffert cette fois ci, ses voisins étant plutôt bien taillés. Le Last Ward et le 2008 m'avaient semblé plus alcooleux à l'ouverture (respectivement de la bouteille et du sample) mais comme souvent les quelques centilitres d'air leur ont fait le plus grand bien.
 
Ces trois rhums sont finalement assez différents, les notes un peu médicinales étant sans doute leur seul point franchement commun. Mais il faut dire qu'ils sont assez peu comparables au départ. La version classique est très réduite et le 2008 a visiblement grandement profité de l'influence de l'ex-fût de brandy. Le Last Ward serait donc une expression plus fidèle au style Mount Gilboa.

Ce Last Ward montre de la justesse, de l'équilibre et de la délicatesse, ce qui correspond assez bien à la philosophie des rhums de la Barbade en général. 
Le Mount Gilboa classique manque cruellement d'intensité, il est un peu trop rondelet et manque de souffle.
Le 2008 des 70 ans de Velier a de la personnalité, une humeur assez sombre mais originale. Je l'ai beaucoup apprécié en bouche car je le qualifierais de "lent", c'est-à-dire qu'il monte et descend lentement et progressivement, on a vraiment le temps d'apprécier ce qui se passe.